Le moteur de l’écriture et ses émotions
Je regarde ce que l’écriture me fait depuis quelques mois. Ce texte ressemble à une autopsie. Je n’écris pas pour passer le temps. Ni pour plaire. Ni pour faire du bruit. J’écris parce que ça déborde. J’écris parce que tout garder me fout en vrac. Chaque texte touche un truc important, un point sensible, un sujet qui me traverse. Si je garde tout ça enfermé, je finis par imploser.
Je vois deux moteurs en moi. L’un tranche, l’autre questionne. Si j’éteins mon indignation pour avoir la paix, je me vide. Si je ne garde qu’elle, je me crame. Ce qui me tient se trouve entre les deux. J’ai besoin de dire ce qui me bousille et ce qui me construit.
Réactions face aux textes intimes
Puis le silence. Je publie un texte qui me semble solide, j’attends. Rien. Ce silence sonne creux. Je sais que ça ne dit rien du texte, pourtant une partie de moi prend ça comme un verdict. Je ne cherche pas une foule. Je ne cherche pas des applaudissements. Même si un message me fait du bien, j’attends autre chose. Un lien qui dure un peu. Un signe que mon travail trouve une place. Je donne beaucoup. Je pose des années de terrain. Je ne triche pas.
Je parle de violences, d’éthique, de structures toxiques. Les gens n’aiment pas ça. Mes mots ne réconfortent personne. Certain·es ont peur d’être associés, peur des conséquences, peur des retours. La plupart des gens préfèrent les vidéos qui brillent, les trucs légers, les conneries qui défilent vite. Je ne fournis rien de tout ça et je n’ai aucune intention de le faire, pas que je n’aime pas ça, mais parce que ce n’est pas moi et d’autres le font très bien.
Réactions face aux sujets sensibles
Quand je parle des néo-nazis, là, ça s’agite. Plus de silence. Des attaques. Des menaces. Des saloperies qui tentent de me faire fermer ma gueule. C’est révélateur. Ça me fatigue aussi. Le manque de soutien visible dans ces moments me pèse. Je doute. Je me demande si je deviens cinglé de continuer. Je tiens debout, mais je suis fatigué.
Quatre mille personnes lisent un article sur un label néo-nazi. À côté, trente personnes lisent un texte intime. Ça en dit long. Les sujets qui sentent la charogne attirent. L’intime, presque personne n’en veut. Je pourrais devenir aigri, et si ça m’arrive, tant pis, je préfère ça plutôt que fermer les yeux.
Les articles sur les néo-nazis attirent les concernés, qui se passent le lien et se branlent intellectuellement dans leur déni. Ils attirent aussi les curieux qui prennent ça comme une série sordide. Un peu comme mater un documentaire sur un tueur en série à l’heure du dîner. À l’inverse, un texte personnel fait fuir. Pas parce que c’est mauvais, mais parce que l’intime coûte. Se regarder en face demande un effort que tout le monde n’a pas en réserve. Alors beaucoup glissent vers un truc plus simple. Rien d’étonnant. Le silence vient souvent de là. Je remue des trucs que les gens préfèrent oublier. Réagir coûterait trop cher. Je comprends. Je respecte.
Fierté, continuité et lâcher prise
Je dépose des morceaux de vécu, des blessures encore chaudes. Je refuse de me censurer. Je dis des choses que je n’ai jamais dites ailleurs. Et en face : presque rien. Comme si je parlais derrière une vitre blindée. Je ne veux pas de standing ovation. Je veux juste sentir un souffle. Un humain de l’autre côté.
Après des années à me faire broyer par un milieu culturel incapable d’assumer ses problèmes, ce réflexe reste. Je cherchais juste ma place. Pas un rôle. Pas un trône. Seulement un espace pour bosser sans me faire exploser la gueule. L’écriture garde une trace de ça. Si un texte me semble trop faible, je l’efface. Comme si je devais reconquérir ma légitimité à chaque fois.
Quand je me relis honnêtement, je ressens de la fierté. Mes textes restent mon socle le plus solide. Les lecteur·ices comprennent, soutiennent ou se taisent parce qu’iels ne savent pas quoi dire. Mon seul repère sûr reste mon propre regard. Là, je ne triche pas.
Je ne veux pas être connu. Je veux un impact. Quand j’écris sur les violences, j’espère que quelqu’un capte un morceau. Quand je transmets, j’espère aider. Je me fiche des insultes, des menaces, de la diffamation. J’ai déjà vu pire. Je sais pourquoi j’écris. Je sais pourquoi je mets les mains dans la merde.
Je ne veux pas avancer seul. Ni dans mes analyses. Ni dans mes combats. Ni dans mes mots. J’ai besoin de continuité. J’ai besoin d’une présence. J’ai besoin de sentir que mon travail est utile. J’ai trop encaissé seul. J’ai trop serré les dents. Même si j’ai plus d’opposants que de soutiens visibles, si mes textes évitent une chute à quelqu’un, si une personne gagne un pas d’avance grâce à moi, alors ce n’est pas pour rien.
J’écris pour me libérer, je partage pour aider, et j’apprends à ne plus attendre un retour immédiat. Cette attente devient une addiction. Une de plus. Depuis trente ans, tout ce que j’aime finit souvent par devenir une addiction. Plus j’y mets de moi, plus ça me tient par la gorge.
J’apprends à lâcher prise. À arrêter de guetter un signe, un écho, un retour. Ce que j’écris ne peut pas dépendre de ça. Si mes mots servent à quelqu’un, même juste pour réfléchir, c’est magnifique. Mais si l’écriture glisse vers une addiction qui cherche une lumière que je ne veux pas, je me perds, et tout ce que je pose n’a plus aucun sens. Je garde le vrai. J’écris parce que ça me fait du bien. Je partage parce que ça peut aider. Le reste, on s’en cogne.

